Varig 967, le Boeing 707 disparu avec six hommes et des tableaux
En janvier 1979, un Boeing 707 de la Varig disparaît dans le Pacifique avec six hommes et des tableaux de Manabu Mabe. Une enquête historique sur ses dernières traces.

Le 30 janvier 1979, un Boeing 707 cargo de la compagnie brésilienne Varig décolle de Tokyo à destination de Los Angeles. Six hommes sont à bord. Dans les soutes voyagent des marchandises ordinaires et les tableaux d’un artiste célèbre. L’avion ne parviendra jamais à sa première escale. Sa disparition au-dessus du Pacifique reste, près d’un demi-siècle plus tard, l’une des affaires les plus singulières de l’aviation commerciale.
Sur une photographie prise à Londres-Heathrow le 26 mars 1978, le Boeing 707-323C porte le nom de Varig et l’immatriculation PP-VLU. Ce n’est pas un appareil semblable à celui qui a disparu : c’est le même. Livré à American Airlines en 1966 sous l’immatriculation N7562A, le quadriréacteur, numéro de série 19235, a rejoint la compagnie brésilienne en 1974. En janvier 1979, il effectue des liaisons de fret à travers plusieurs continents.
La mission du 30 janvier ne transporte aucun passager. Le chargement, évalué à environ 20 tonnes dans les archives de presse brésiliennes, comprend notamment du matériel électrique et électronique, des pièces pour navires, des équipements informatiques, des machines à coudre et des peintures. Celles-ci appartiennent au peintre nippo-brésilien Manabu Mabe, qui revient d’une exposition au Japon. La valeur de ces œuvres donnera plus tard à l’affaire une dimension supplémentaire, mais ce soir-là, le vol 967 est avant tout une opération cargo reliant Tokyo à Los Angeles, puis, selon les itinéraires rapportés, Lima et Rio de Janeiro.
Le commandant Gilberto Araújo da Silva connaît bien le Boeing 707. Les archives spécialisées lui attribuent quelque 23 000 heures de vol. Il porte aussi une histoire que la presse brésilienne n’a pas oubliée : le 11 juillet 1973, aux commandes du vol Varig 820, il avait réussi à poser en urgence un 707 dans un champ à l’approche de Paris-Orly après un incendie et l’envahissement de la cabine par la fumée. Malgré l’atterrissage, 123 personnes avaient péri. Le pilote avait survécu. Cette catastrophe, dont l’avion et les dommages avaient pu être examinés, donne un relief terrible à ce qui l’attend six ans plus tard : une disparition ne laissant, elle, aucun appareil à étudier.
Tokyo, 20 h 23 : le dernier voyage
À Narita, Araújo da Silva embarque avec cinq collègues : le premier officier Erni Peixoto Mylius, les autres pilotes Antonio Brasileiro da Silva Neto et Evan Braga Saunders, et les mécaniciens navigants José Severino Gusmão de Araújo et Nicola Exposito. Un équipage de relève doit, selon les récits de presse, reprendre l’avion à Los Angeles.
Les archives consultées par le journaliste Wellington Ramalhoso pour UOL font état d’un départ retardé de près de deux heures en raison d’opérations de maintenance. Elles ne précisent pas la nature exacte de cette intervention. À 20 h 23, heure du Japon, le Boeing quitte finalement la piste et prend la direction du Pacifique.
Ce qui suit tient à quelques repères, eux-mêmes imparfaits. Le Bureau of Aircraft Accidents Archives et plusieurs chronologies aéronautiques situent une communication radio à 20 h 45, vingt-deux minutes après le décollage. Une enquête publiée en 2014 par Ricardo Gallo dans la Folha de S.Paulo retient plutôt 20 h 55. Les localisations rapportées varient également : certaines synthèses évoquent une zone à quelque 200 kilomètres à l’est-nord-est de Tokyo, quand des archives de presse parlent d’une distance d’environ 500 kilomètres des côtes japonaises. Les journaux radio originaux n’étant pas disponibles dans les documents examinés, ces indications ne permettent pas de fixer une position finale incontestable.
Une nouvelle communication est attendue vers 21 h 23. Elle ne vient pas. Aucune transmission de détresse vérifiée ne permet de raconter un incendie, une panne ou une lutte dans le cockpit. Le 707 a simplement cessé de répondre, avant de disparaître de la route qui devait le conduire aux États-Unis.
Les recherches japonaises et américaines commencent. Des avions et des navires explorent le Pacifique dans les jours qui suivent. Mais le temps passe sans qu’aucune épave reconnue du PP-VLU soit découverte. Les enquêteurs ne peuvent ni déterminer l’endroit où l’appareil a terminé son vol, ni examiner des fragments susceptibles de révéler une rupture, un incendie ou une défaillance mécanique. Les six membres d’équipage ne sont pas retrouvés.
Les tableaux disparus et les premières hypothèses
Les peintures de Manabu Mabe disparaissent également. Né au Japon, installé enfant au Brésil, où sa famille travaillait dans les plantations de café, Mabe s’était imposé comme l’un des grands noms de l’abstraction brésilienne. Ses œuvres revenaient d’une exposition à Tokyo. L’archive aéronautique BAAA en dénombre 53, pour une valeur estimée à 1,24 million de dollars de l’époque. D’autres récits en mentionnent 153. Sans manifeste de fret original, la divergence ne peut être tranchée. La presse brésilienne a aussi rapporté une assurance de 10 000 dollars par toile, que l’artiste jugeait inférieure à leur valeur.
Une cargaison aussi précieuse et un avion jamais retrouvé ont rapidement nourri l’idée d’un détournement organisé. Mais cette théorie se heurte à une question simple : où seraient passés le Boeing, ses six occupants et le reste de ses vingt tonnes de fret ? Aucun élément authentifié dans les sources examinées ne relie la disparition à la revente des tableaux. La même réserve vaut pour les histoires d’interception soviétique ou de matériel militaire secret, apparues dans certains récits sur fond de Guerre froide : elles font partie des spéculations entourant le vol, pas des faits démontrés.
Une explication technique paraît moins romanesque. Une dépressurisation, c’est-à-dire une perte de pression dans la cabine à haute altitude, peut provoquer un manque d’oxygène et rendre l’équipage incapable d’agir. Un avion pourrait alors poursuivre son trajet sous pilote automatique jusqu’à épuiser son carburant. Dans son enquête de 2014, la Folha rapporte que Maria Letícia Chavarria, fille du commandant, avait entendu cette hypothèse de la part de Varig. Le scénario est techniquement envisageable, mais il ne repose, dans le cas du vol 967, sur aucune analyse de l’épave. Une autre urgence en vol, un incendie ou une rupture de structure ne peuvent pas davantage être confirmés.
Le rapprochement avec le vol 820 devient alors frappant. En 1973, les circonstances de l’incendie avaient pu être étudiées à partir d’un avion accidenté et de témoignages. Pour le vol 967, aucune constatation matérielle comparable ne permet de départager les scénarios. L’expérience du commandant, son passé à Orly et les marchandises embarquées sont des faits connus ; ils ne livrent pas, à eux seuls, les dernières minutes du Boeing.
Une année passe, sans réponse pour les familles
Le 31 janvier 1979, la presse brésilienne annonce la disparition du « pilote héros d’Orly ». Au fil des semaines, le récit change de nature. Les recherches ne débouchent sur aucune identification, et la question de la cause demeure ouverte.
Le 29 février 1980, plus d’un an après le départ de Narita, un article de la Folha repris dans une enquête rétrospective d’UOL rapporte que Varig ne dispose toujours pas d’explication. Les familles des six hommes ont, selon cette publication, été indemnisées. En 2014, interrogés à nouveau par des journalistes brésiliens, des proches et un ancien pilote de la compagnie évoquent encore cette absence de réponse. Derrière les hypothèses sur une cargaison d’art, il y a surtout six familles auxquelles aucun lieu précis, aucune cause certaine ne peut être donné.
Le destin du PP-VLU rappelle celui d’autres disparitions aériennes restées longtemps sans épave, comme le raconte notre enquête sur Amelia Earhart. Dans les deux affaires, une piste séduisante ne suffit pas : seul un indice matériel vérifiable pourrait faire avancer réellement l’enquête. Pour Varig 967, le dernier fait connu demeure cette soirée du 30 janvier 1979, lorsqu’un vol cargo ordinaire a quitté Tokyo et n’a jamais atteint Los Angeles.
Sources consultées : Ricardo Gallo, Folha de S.Paulo, 2014 ; Wellington Ramalhoso, UOL, 2014 ; Bureau of Aircraft Accidents Archives ; Fear of Landing ; Aerial Visuals, historique du PP-VLU.




LA PAROLE AUX LECTEURS
Échangeons sur cet article.
Une question, une précision, un point de vue ? Partagez-le avec nous.