À partir des années 1970 et surtout dans les années 1980-1990, le transport aérien français entre dans une nouvelle époque. Face à Air France et Air Inter, des compagnies privées cherchent leur place sur le charter, le long-courrier loisirs, les lignes régionales et, avec la libéralisation européenne, sur les liaisons régulières. Certaines deviennent suffisamment puissantes pour faire figure d’alternative crédible. Beaucoup disparaîtront pourtant en quelques années.

Ce troisième volet de notre série n’est donc pas seulement une succession de faillites. Il raconte la tentative de construire, hors du groupe Air France, de véritables compagnies françaises capables de durer dans un marché de plus en plus ouvert et concurrentiel.

1975–1992 — Minerve : le charter français qui voulait devenir grand

Douglas DC-8-73CF de Minerve en 1990
Minerve, Douglas DC-8-73CF F-GESM, 1990. © Murgatroyd49 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Créée en 1975, Minerve s’impose d’abord dans le transport charter. Elle accompagne l’essor des voyages organisés et développe progressivement une flotte de moyen et long-courriers, notamment autour du Douglas DC-8. À la fin des années 1980, elle tente de sortir du seul marché touristique pour se rapprocher du transport régulier.

La compagnie incarne une génération d’opérateurs privés français qui cherchent à profiter de l’ouverture progressive du marché aérien. Mais cette croissance demande des moyens financiers importants. Au début des années 1990, Minerve se rapproche d’Air Outre Mer.

Devenir : le rapprochement conduit à la création d’AOM French Airlines. Minerve disparaît comme marque autonome en 1992, mais une partie de sa flotte, de ses équipes et de son ambition long-courrier lui survivent dans AOM.

1991–2001 — AOM : l’ambition d’un deuxième grand transporteur français

Douglas DC-10 d’AOM French Airlines
Douglas DC-10 d’AOM. © Eric Salard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Née du rapprochement d’Air Outre Mer et de Minerve, AOM veut aller plus loin que le charter. Basée à Orly, elle développe un réseau mêlant métropole, outre-mer et destinations internationales, avec notamment des DC-10. Dans les années 1990, elle devient l’un des symboles de la concurrence française à Air France.

Son développement est cependant coûteux. La compagnie change d’actionnaires et entre dans l’orbite du groupe Swissair, qui cherche alors à constituer un ensemble européen. En France, Swissair contrôle aussi Air Liberté.

Devenir : AOM et Air Liberté sont rapprochées en 2001. La nouvelle entité prend le nom d’Air Lib. L’expérience tourne court dans un contexte déjà fragile, aggravé par l’effondrement de Swissair et la crise du transport aérien après le 11-Septembre.

1987–2001 — Air Liberté : l’autre grande promesse d’Orly

Airbus A300-622R d’Air Liberté à Paris-Orly en 1996
Air Liberté, Airbus A300-622R F-GHEG à Orly, 1996. © Aero Icarus / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Air Liberté apparaît en 1987 et se développe rapidement sur les marchés loisirs et réguliers. Elle exploite une flotte variée et devient particulièrement visible à Orly. Au fil des années, elle cherche elle aussi à bâtir une alternative française de taille significative.

Comme AOM, elle finit par tomber dans l’orbite de Swissair. Le projet consiste alors à réunir plusieurs compagnies européennes indépendantes pour concurrencer les grands groupes historiques. Mais les pertes s’accumulent et la stratégie du groupe suisse s’effondre.

Devenir : Air Liberté fusionne avec AOM en 2001. Son nom disparaît au profit d’Air Lib.

1972–2004 — Air Littoral : la grande régionale du Sud

Fokker 100 F-GLIR d’Air Littoral en 2001
Air Littoral, Fokker 100 F-GLIR, 2001. © Aero Icarus / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Créée en 1972, Air Littoral construit un modèle différent. Basée autour de Montpellier et très présente dans le sud de la France, elle devient l’un des principaux acteurs régionaux du pays. Sa flotte évolue au fil des décennies, des turbopropulseurs jusqu’aux jets comme le Fokker 100.

La compagnie joue un rôle important dans les liaisons transversales françaises et européennes. Mais le modèle régional reste difficile : coûts élevés, concurrence croissante, dépendance aux accords commerciaux et besoin permanent de capitaux.

Au début des années 2000, Air Littoral est elle aussi fragilisée par le retrait de Swissair. Le Sénat souligne alors explicitement la précarité financière d’Air Littoral et d’Air Lib dans un marché bouleversé par la crise et la montée des low-cost.

Devenir : après plusieurs tentatives de sauvetage, Air Littoral cesse ses activités en 2004.

2001–2003 — Air Lib : la fusion qui n’a pas sauvé AOM et Air Liberté

McDonnell Douglas MD-82 F-GPZE d’Air Lib en 2003
Air Lib, MD-82 F-GPZE, janvier 2003. © Aero Icarus / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Air Lib naît en 2001 du rapprochement d’AOM et d’Air Liberté. Sur le papier, le nouvel ensemble dispose d’atouts considérables : une présence forte à Orly, du domestique, du moyen-courrier, du long-courrier et une notoriété déjà installée.

Mais l’entreprise hérite aussi de lourdes difficultés. L’effondrement de Swissair prive le groupe de son soutien financier, tandis que le trafic aérien subit la crise consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. L’État intervient temporairement, mais le modèle ne retrouve pas d’équilibre durable.

Devenir : Air Lib cesse ses opérations en février 2003. Sa disparition marque la fin de la tentative de constituer autour d’AOM et d’Air Liberté un grand concurrent français généraliste face à Air France.

1946–2019 — Aigle Azur : une survivante historique emportée en 2019

Airbus A320-214 F-HBIO d’Aigle Azur en 2014
Aigle Azur, Airbus A320-214 F-HBIO à Toulouse-Blagnac, 2014. © Gyrostat / Wikimedia Commons.

Le cas d’Aigle Azur est particulier : la compagnie naît dès 1946, bien avant la génération AOM-Air Liberté. Mais sa disparition appartient pleinement à la dernière phase de cette histoire. Après plusieurs transformations, elle devient dans les années 2000 un acteur majeur des liaisons entre la France et l’Algérie, tout en développant d’autres destinations internationales.

Son réseau, sa base d’Orly et sa clientèle lui donnent une place importante dans le paysage français. Mais l’expansion vers de nouveaux marchés, une structure actionnariale complexe et des pertes persistantes finissent par fragiliser fortement l’entreprise.

Devenir : Aigle Azur dépose le bilan en septembre 2019, suspend ses vols puis est liquidée. La disparition de l’une des plus anciennes marques aériennes françaises provoque un choc particulier, notamment sur le marché franco-algérien.

1995–2019 — XL Airways France : le long-courrier loisirs à bas prix

Airbus A330-303 F-HXLF de XL Airways France en 2018
XL Airways France, Airbus A330-303 F-HXLF à Paris-CDG, 2018. © Anna Zvereva / Wikimedia Commons.

Créée en 1995 sous le nom de Star Airlines, la compagnie devient ensuite XL Airways France. Elle se spécialise dans le long-courrier loisirs avec une promesse simple : proposer des tarifs agressifs vers les Antilles, les États-Unis, l’océan Indien et d’autres destinations touristiques.

Avec ses Airbus A330, XL Airways tente d’appliquer au long-courrier une logique de coûts serrés et de forte densité. Mais le modèle reste exposé au prix du carburant, à la saisonnalité, à la concurrence des grands groupes et à la difficulté de financer une flotte long-courrier.

Devenir : en septembre 2019, quelques semaines après Aigle Azur, XL Airways suspend à son tour ses opérations avant sa liquidation. La France perd alors presque simultanément deux compagnies indépendantes importantes.

Pourquoi autant de compagnies françaises ont-elles disparu ?

Le fil rouge de ces histoires est moins une supposée incapacité française à créer des compagnies qu’une difficulté à atteindre une taille critique durable. Le transport aérien demande énormément de capitaux, supporte des coûts fixes élevés et réagit brutalement aux crises économiques, géopolitiques et énergétiques.

La libéralisation européenne a ouvert de nouvelles possibilités, mais elle a aussi fait entrer les compagnies françaises dans une concurrence beaucoup plus large. Les transporteurs historiques se sont regroupés, les low-cost ont imposé de nouveaux standards de coûts et les indépendantes ont souvent dû choisir entre croissance rapide, alliance ou disparition.

Compagnie Période Devenir
Minerve 1975–1992 Fusion dans AOM
AOM 1991–2001 Rapprochée d’Air Liberté, devient Air Lib
Air Liberté 1987–2001 Fusion dans Air Lib
Air Littoral 1972–2004 Cessation d’activité
Air Lib 2001–2003 Cessation d’activité
Aigle Azur 1946–2019 Liquidation judiciaire
XL Airways France 1995–2019 Liquidation judiciaire

Le paysage français change de génération

À la fin des années 2010, le paysage n’est plus celui d’AOM, Air Liberté ou Air Lib. Une nouvelle génération s’est installée : Transavia France, Air Caraïbes, French bee, Corsair, Air Austral, Air Corsica et La Compagnie, tandis que le groupe Air France-KLM reste dominant.

Ce sera précisément le sujet du quatrième et dernier volet : les compagnies françaises d’aujourd’hui et les modèles qui ont réussi à survivre.

Sources principales

  • Sénat — débats sur l’aviation civile et la situation d’Air Lib et Air Littoral, décembre 2002.
  • Wikimedia Commons — archives photographiques et notices de Minerve, AOM, Air Liberté, Air Littoral, Air Lib, Aigle Azur et XL Airways France.
  • Presse économique et aéronautique française — procédures collectives d’Aigle Azur et XL Airways en 2019.
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3 réponses à « Dossier — Compagnies aériennes françaises (3/4) : Minerve, AOM, Air Liberté, Air Lib… l’âge des grandes disparues »

  1. Avatar de Viscount
    Viscount

    Concernant Air Liberté il faut discerner plusieurs périodes distinctes , la première (code IATA VD) n’ a jamais été à l’équilibre financier et VD a déposé le bilan en 1996 puis a été reprise fin 96 par British Airways qui possédait déjà une filiale en France, TAT , BA a donc fusionné ses deux filiales françaises sous le nom Air Liberté mais avec l’organisation TAT et son code IATA IJ .
    En 2001 une nouvelle direction British Airways a voulu arrêter ses filiales en Europe continentale (Deutsche BA & Air Liberté) et les a donc mis en vente, Air France s’est initialement proposé pour reprendre Air Liberté mais le gouvernement de l’époque voulait qu’il y ait un « deuxième pôle aérien français » controlé par Swissair qui possédait déjà AOM & Air Littoral , donc avec l’appuis de l’état SR a repris Air Liberté qui a été fusionnée avec AOM.
    Mais Swissair qui était en mauvaise situation financière a fait faillite 6 mois après le rachat d’Air Liberté , entrainant la faillite de ses filiales européennes AOM/Air Liberté et Sabena plus la TAP qui a été sauvée par le gouvernement portugais.

  2. Avatar de Viscount
    Viscount

    Aigle Azur & Aigle Azur , il y a à mon sens deux compagnies qui ont porté ce nom . Initialement la première Aigle Azur, fondée en 1946, a cessé son exploitation en 1955 , son fondateur a vendu le réseau les avions et transféré le personnel à UAT-Aéromaritime , la filiale Aigle Azur Extrême Orient , basée à Saïgon est restée active jusqu’en 1962.
    La deuxième période commence à Pontoise en 1970 avec une petite compagnie, Lucas aviation, qui prend le nom de Lucas-Aigle Azur puis finalement Aigle Azur (ZI) .
    Au début des année 90 Aigle Azur toujours basée à Pontoise reprend la ligne Orly-Carcassonne avec un Saab SF-340 puis à partir de 2003 après la faillite d’Air Lib , ZI reprend des créneaux à Orly et les destinations sur l’Algérie (qui n’était plus desservie par Air France) avec des A321.
    La « seconde » Aigle-Azur s’est souvent servi de l’image de la première Aigle-Azur pour sa com et ses pubs mais sans jamais justifier la parenté , donc pour moi il y a bien deux compagnies qui ont eu le même nom , il y a peut-être un lien entre les deux mais j’ignore lequel ..si quelqu’un sait ?

  3. Avatar de Viscount
    Viscount

    il faudrait également penser aux « petites » et pas si petites « disparues » que furent les compagnies régionale qui à coté d’Air Inter permettaient , d’aller partout en France en avion avec TAT, Air Alpes , Air Alsace, Rousseau aviation, Air Rouergue, Air Languedoc, Cie Aérienne du Languedoc, Air Littoral, Air Anjou, Air Champagne-Ardennes , Air Paris, TAF, Air Limousin, Flandre air , Alsavia et toutes celles que j’oublie qui faisaient voler des avions de 15 à 95 sièges dans toutes les régions.
    Et il y avait aussi toutes ces compagnies charter, pour la plupart basées au Bourget puis Orly , limitées à l’Europe et au bassin méditerranéens avant la libéralisation vers 1988 qui volaient surtout en été avec des appareils de seconde main , surtout des Caravelles : EAS , Aérotour, Catair, Euralair, Minerve, Transunion, Air Charter , seule Corse-air dans cette catégorie a su « tirer son épingle » .

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